Je ne vends pas une méthode. Je vends un objet de papier construit sur quelques idées simples, que j'ai mises bout à bout parce que je les ai vues fonctionner — d'abord sur des enfants à qui j'enseignais la danse, ensuite sur les miens de l'entourage. Voici lesquelles, et jusqu'où elles vont.
À trois ans, l'attention est courte et elle se déplace sans prévenir. On ne la commande pas : on l'obtient, par accident ou par chance. Un imagier feuilleté, c'est deux secondes par page. Un dessin animé, c'est de l'attention captée, pas de l'attention construite — l'enfant regarde, il ne fait rien.
Le coloriage est l'une des rares activités où un enfant de cet âge reste volontairement plusieurs minutes sur une même image. Pas parce qu'elle est exceptionnelle, mais parce qu'il a quelque chose à y faire. Et pendant qu'il la remplit, il la regarde vraiment.
C'est ce temps-là que j'ai voulu utiliser. Pas en ajouter, juste ne pas le gaspiller.
Avant d'écrire, un enfant a besoin de tenir, d'appuyer, de s'arrêter au bord, de recommencer. Colorier travaille exactement ça : la pince du pouce et de l'index, la pression du feutre, le geste qui suit un contour. Ce sont les mêmes muscles et les mêmes réflexes que ceux de l'écriture, deux ou trois ans plus tard.
C'est pourquoi les contours sont épais et les zones grandes. Un dessin trop fin ne développe rien : il décourage. Une zone plus petite qu'un centimètre, à quatre ans, c'est une zone qu'on saute.
Et c'est aussi pourquoi le carnet est imprimé au recto seulement. Un feutre qui traverse et gâche la page suivante, c'est une frustration inutile — et un carnet qu'on referme.
Sur chaque page, le mot de la langue apprise est écrit en très grandes lettres creuses, à colorier comme le reste du dessin. Ce n'est pas une coquetterie graphique.
Un enfant de trois ans ne lit pas, et ce carnet ne prétend pas lui apprendre à lire. Mais en repassant à l'intérieur d'un P ou d'un A, il en parcourt la forme, longuement, avec la main. Quand viendra le moment de les reconnaître, ces formes ne seront pas des étrangères.
Le mot français, lui, est écrit petit en dessous. Il n'est pas là pour l'enfant : il est là pour vous, pour que vous puissiez nommer sans hésiter.
On entend souvent qu'il y aurait des enfants « visuels » et des enfants « auditifs », et qu'il faudrait choisir le bon canal pour chacun. C'est une idée séduisante, et les travaux qui ont cherché à la vérifier ne l'ont pas confirmée. Je ne construis donc rien là-dessus.
Ce qui est en revanche solide et bien plus intéressant, c'est autre chose : une information qui arrive par deux canaux en même temps s'installe mieux qu'une information qui n'en emprunte qu'un — pour tout le monde, pas seulement pour certains. L'image donne un ancrage, le son en donne un second, et les deux se soutiennent.
Un mot d'une langue étrangère est justement un objet difficile à retenir parce qu'il ne s'accroche à rien. « A cow » tout seul, c'est une suite de sons sans prise. « A cow » pendant qu'on colorie une vache pendant dix minutes, c'est déjà beaucoup mieux accroché.
C'est le point de départ de tout le projet. Des imagiers bilingues, il en existe des milliers. Presque tous supposent une chose qui n'est pas vraie : que l'adulte sait prononcer.
J'ai vu des parents refermer un livre à la page du mot qu'ils ne savaient pas dire. Pas par paresse — par scrupule. Personne n'a envie d'apprendre un mot de travers à son enfant, et un mot mal appris à trois ans se corrige difficilement.
D'où le QR code en début de carnet : il ouvre une page où les trente mots se disent, lentement, un par un, dans les deux langues. Vous appuyez, vous écoutez, vous répétez ensemble. Aucune application, aucun compte, et c'est compris avec le carnet.
Ces enregistrements sont produits par une voix de synthèse, et je préfère l'écrire ici plutôt que de laisser croire autre chose. Le critère qui compte à cet âge, c'est qu'un mot isolé soit dit lentement et correctement — et sur un mot isolé, la synthèse actuelle le fait bien. J'écoute les trente mots un par un avant de mettre un carnet en vente.
Trente, c'est peu. C'est voulu.
Un enfant de trois ans n'apprend pas cent mots dans un carnet. Il en retient une poignée, à condition de les revoir. Un imagier de trois cents mots donne l'impression d'en avoir pour son argent, et ses cent dernières pages ne sont jamais ouvertes.
Mieux vaut dix carnets de trente mots qu'un seul de trois cents : chaque carnet se finit, et un carnet fini est une réussite. À cet âge, terminer quelque chose compte autant que ce qu'on y a appris.
Chaque thème porte une couleur pleine, la même sur toute la couverture. Côte à côte sur une étagère, les carnets forment un arc-en-ciel.
Ce n'est pas une décision de graphiste — ou pas seulement. Un enfant qui ne lit pas ne reconnaît pas un titre : il reconnaît une couleur. C'est ce qui lui permet de réclamer « le vert » ou « l'orange », d'aller le chercher lui-même sur l'étagère, et de voir d'un coup d'œil lequel il n'a pas encore. L'autonomie, à cet âge, passe par là.
Un carnet bilingue pour les 2-6 ans n'est jamais une activité autonome, et je ne le présente pas comme telle. L'enfant colorie ; c'est vous qui nommez. Sans cette voix à côté de lui, il ne reste qu'un coloriage — joli, mais muet.
Ce que le carnet vous demande, ce sont dix minutes assis à côté de lui. Ce qu'il vous enlève, c'est l'obstacle : vous n'avez pas besoin de parler la langue, ni de préparer quoi que ce soit. Tout ce qui reste à faire, c'est répéter après la voix.
Ce n'est pas une méthode. Il n'y a pas de progression, pas de niveau, pas d'évaluation. On colorie dans l'ordre qu'on veut.
Ce n'est pas un écran. Le téléphone ne sert qu'à faire sortir une voix, quelques secondes, et il peut rester dans la poche de l'adulte.
Ce n'est pas un produit d'appel. Les enregistrements sont gratuits et le resteront : ils font partie du carnet, ils ne sont pas un abonnement déguisé.
Et ce n'est pas un miracle. C'est du papier, des feutres, une voix, et un adulte qui s'assoit dix minutes. Je crois simplement que c'est déjà beaucoup.
Deborah Martins
Huit pages offertes, prélevées dans quatre carnets, avec leur audio. De quoi essayer une vraie page avant de décider quoi que ce soit.